L’adulte adopté va vivre avec sa blessure primitive toute sa vie et devra constamment se réaliser en boitant avec elle. Ce n’est pas impossible mais c’est une option de vie conséquente. J’ai la sensation d’être un animal qui n’a pas été sevré : retirer trop tôt à sa mère et qui n’a pas pu se développer sur des bases solides, stables et rassurantes. Il va donc développer une sorte d’hyper-attachement et des troubles du comportements. Anecdote intéressante : j’ai adopté une petite minette noire en Belgique en 2006 qui avait été retirée trop tôt à sa mère. Elle a montré, toute sa vie, un besoin de connexion extrême avec les humains qui s’occupaient d’elle et des piques de sur excitation régulière. Toujours dans l’inquiétude, dans le stress, dans la peur de la disparition de l’autre, j’ai grandi et me suis développée l’estomac noué, oppressé, serré, compressé et les lèvres cousues.
Mon ressenti est que peu de personne le comprenne. Surtout lorsqu’on a été adopté bébé, à quelques jours ou à quelques mois seulement. Comme si l’enfant ne pourrait pas se souvenir du contexte traumatique dans lequel il a dû être retirer à ses racines, à son pays, à sa culture, à sa famille, à sa mère biologique.
Heureusement, les neurosciences nous sensibilisent aujourd’hui (pour ceux qui veulent bien s’y intéresser) à la mémoire implicite : celle qui demeure dans l’inconscient. Les recherches sur le prénatal aussi, nous confirment que le bébé vit et ressent ce que la mère est en train d’expérimenter et qu’il en gardera des traces profondes dans sa mémoire génétique. Le corps n’oublie jamais.
L’enfant adopté grandi inconsciemment avec la double dette. Un poids qu’il ne comprend pas pendant des années. Il est redevable à sa mère biologique qui lui a donné la vie et est redevable à sa famille adoptive qui l’a « sauvé ». S’ajoute à cela la culpabilité car il n’a pas le droit d’être malheureux. Ses parents adoptifs lui ont donné la chance d’une meilleur vie, il n’a donc pas le droit de se plaindre sinon il est « ingrat ». Je n’étais pas une enfant heureuse et on me disait régulièrement : « tu as de la chance toi! » Comment faire le lien, les connexions, la cohérence ? L’enfant est ainsi condamné à taire n’importe quel mal être, à croire qu’il n’est pas un bon fils, une bonne fille et à se développer avec une sensation constante d’incompréhension.
Chaque histoire d’adoption est unique et chaque enfant devenu adulte aura sa propre expérience. Après avoir essayer de démêler ce qui se passait dans ma tête, après quelques recherches et lectures, je constate aujourd’hui que l’adoption est encore mal comprise et est encore enveloppée d’un voile adoucissant la réalité.
Pour moi l’adoption, c’est de la souffrance. Son essence et son ADN sont issues de la souffrance. Celle de la mère biologique, celle de sa famille, celle de l’enfant puis celle des parents adoptifs. On va me rétorquer que l’amour apaisera ce passé mais je n’y crois pas. Toute la bonne intention d’une famille adoptive n’effacera jamais le trauma originel sur lequel s’est construit leur enfant : la fameuse blessure primitive.
On se développe avec un grand vide, avec plus de questions de réponses et selon notre tempérament, on va encaisser plus ou moins bien. Je me suis souvent demandée d’où venait certains traits de caractère chez moi ou certains attraits pour un loisir plutôt qu’un autre alors que mes parents adoptifs sont à mille lieux de tout cela. Je n’ai jamais subi de racisme mais je cherchai souvent des visages péruviens dans lesquels je pourrais peut-être me retrouver et ressentir une once d’appartenance.

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Il n’est pas question de remettre en cause mon adoption. Dans mes croyances, on choisit sa famille et les expériences qu’on a à vivre, pour des raisons que nous avons oubliées et qui nous échappent. Si je suis ici aujourd’hui avec ce parcours, avec cette double identité difficile à démêler, dans cette famille, avec ces parents là, c’est que c’est juste. J’accepte ces défis car je sais qu’ils seront utiles un jour ; si je parviens à en sortir quelque chose de neuf et de constructif.
Chacun a son rôle à jouer dans ce puzzle d’une vie. Je reconnais aussi ma part de responsabilité, ma personnalité, mes refus, ma colère, ma rage qui m’ont fait dévier bien souvent et qui ont inquiétés mes parents bien souvent. C’est un piège qui revient régulièrement et qu’il faut dompter quotidiennement. Être humain c’est être un être émotionnel. Je crois qu’il faudra toute une vie pour apprendre à connaître/re-connaître nos émotions, à les aimer et à les utiliser judicieusement. Aujourd’hui, plusieurs blocages se sont installés en moi et je n’ai pas encore trouvé la bonne clef pour chacun. Par exemple, j’avais demandé à mes parents de parler espagnol à la maison quand j’étais jeune. Ce n’était pas un contexte naturel mais de temps en temps ils auraient pu. Je voulais garder un lien avec le Pérou dans l’espoir d’y retourner un jour. Comme cela n’a pas été fait à cette époque, j’ai honte aujourd’hui de ne pas parler espagnol et je bloque pour m’y mettre réellement. Je me dis que si je retournais au Pérou aujourd’hui, je serai tétanisée : mon physique ferait croire aux autochtones que je suis des leurs mais au moment de parler… le silence ou un accent français… Je suis double, ni d’ici, ni de là-bas… D’où je viens ? Qui suis-je ?
J’aimerais vraiment que la société comprenne que l’adoption n’est pas forcément un acte altruiste mais plutôt égoïste et qu’aucun parent n’est prêt à ce qui l’attend. Même les parents qui fondent une famille biologique ne se préparent pas à être parent et ne peuvent pas savoir ce qui les attend. Donner la vie, prendre la responsabilité d’un être humain est, selon moi, devenu mécanique sans réelle, profonde réflexion préalable. Rien n’est tout blanc ou tout noir bien sûr, mais par ce paragraphe j’aimerais provoquer le questionnement.
Enfin, je n’ai jamais ressenti la blessure d’abandon mais plutôt celle du rejet. Cette marque au fer rouge a conditionné mon développement et la construction de mes liens avec les autres. Autant vous dire, que c’est bancale, instable et fragile.
Voici, ci-dessous, les témoignages de jeunes femmes adoptées. C’est riche d’enseignements et j’espère que cela déconstruira certaines fausses croyances autour de l’adoption.
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